samedi 31 mai 2008

Denis est parti au monastère

On était en demi cercle sur la grand galerie, tous les voisins. Des vieux, des plus jeunes, même quelques ados qui se plaisaient avec nous et nous rejoignaient dès qu'ils nous apercevaient. Surtout quand le soleil tapait dur ou bien qu'il pleuvait à «siaux» comme on disait, ou bien «à boère deboutte». Comme les galeries communiquaient de l'une à l'autre, on n'avait pas à se mouiller pour se réunir et piquer une jasette. Ou même, juste pour ne pas être seul. Même si on disait rien des fois. Une des voisines, ça la faisait rire : «Vous êtes là à fumer vos pipes ou à regarder dans le beurre avec les jeunes qui ont l'air de trouver ça ben correct de rien faire de même. Z'êtes bizarres, les hommes.»

Ben, on est comme ça, nous les hommes. On médite, on réfléchit des années et tout à coup, on a un éclair de génie et on invente un truc et toute la planète nous remercie. Ou on écrit un livre. Ou n'importe quoi. On n'est pas obligé de «faire» de quoi pour être heureux. Même si des fois ça nous pogne et qu'on s'en va tous dans la grange-atelier de Bertrand et on se patente de quoi. Les jeunes sont contents : ils apprennent à se servir de leurs mains et de quelques outils. Améliorer nos vies, de même. Réparer la maison, construire un ajout. Creuser une cave à bras, tous ensemble, tranquillement pas vite.

C'est comme ça les hommes. Même s'ils ne se disent pas un mot pendant des heures. Même si tout ce qu'on entend dans une journée entre nous peut être aussi réduit que : «On l'a fait hier, avec Fernande.» Voulant dire par là qu'il a fait l'amour avec sa femme. C'est une banalité, peut-être. Mais pas pour lui. Ça importait pour lui et il nous en a fait part. On respecte ça.

Pis ce soir-là, il pleuvait à fendre l'âme et Denis nous a annoncé qu'il entrait chez les moines. Denis, il a trente-sept ans. Il est le seul professeur du village. Il enseigne tous les niveaux de la première à la douzième. Le primaire le matin et le secondaire l'après-midi. Tous ses élèves ont toujours eu leurs diplômes. Un excellent prof. Il sait montrer, il sait faire aimer une matière. Personne n'a essayé de le faire changer d'idée. Il a le droit d'aller vivre où il veut. Mais Marcel... je l'ai vu, il pleurait sans bruit, un peu derrière Denis qui ne pouvait pas le voir. Marcel... c'est l'ami d'enfance de Denis. Il l'a su bien avant nous que Denis s'en allait. Mais là, c'est demain que Denis s'en va. C'est pas une blague. Tous les arrangements ont été faits.

Quand il s'est levé, Denis nous a pris la main à tous, un par un, lentement. Il a serré le petit Louis dans ses bras plus longtemps que l'on se serait attendu. Louis... c'était sa fierté de prof.

Denis : - J'vous aime, les gars.

Il est parti. Et on l'a plus jamais revu.

Aucun commentaire: